Devant l'œuvre
Cette Descente de Croix du Tintoret est une esquisse préparatoire — 'l'aspect inachevé indique le statut d'étude préparatoire, peut-être pour un plafond' dit la notice du musée. Mais cette liberté d'exécution est précisément ce qui rend ce tableau exceptionnel : on voit le Tintoret travailler, chercher, construire. La touche est rapide, les contours flous dans les zones non finies, la couleur posée en masses larges. La spontanéité d'exécution révèle la vivacité de l'artiste dans le dessin sous-jacent. Ce tableau eut un illustre admirateur : Delacroix en fit une copie — malheureusement perdue. Quand Delacroix copie le Tintoret, c'est le romantisme qui se reconnaît dans le baroque vénitien.
Symbolisme & lecture iconographique
La gamme chromatique sourde de cette Descente de Croix — bleue, rouge, ocre — rapproche le Tintoret de son contemporain Véronèse, dont il partageait l'usage des couleurs répétées pour conduire le regard. Ces teintes répétées (le bleu du linceul et celui du manteau de la Vierge, les rouges de plusieurs personnages) créent une structure visuelle invisible qui guide vers le corps du Christ.
Analyse des émotions
Une esquisse du Tintoret a une énergie que ses grandes compositions finies n'ont pas toujours — la pensée est visible, le mouvement est direct, la lumière est cherchée plutôt que posée. Ce tableau est le Tintoret en action plutôt que le Tintoret accompli.
Secrets & mystères
Que Delacroix ait copié cette esquisse du Tintoret — et que la copie soit perdue — est un des mystères de l'histoire de l'art romantique français. Delacroix cherchait dans le Tintoret la leçon de la touche libre et de la couleur expressive — ce que le Tintoret avait inventé et que le XIXe siècle romantique réinventait à sa façon. La copie perdue de Delacroix serait un document précieux de cette filiation.
Le saviez-vous ?
Le Tintoret et Véronèse furent les deux grands rivaux de la peinture vénitienne après la mort de Titien (1576). Leurs styles sont radicalement différents : Véronèse, festif et coloré ; Tintoret, dramatique et ombrageux. Mais tous deux travaillèrent ensemble à la décoration de la Scuola di San Rocco à Venise — le plus grand ensemble de peintures murales de la Renaissance vénitienne.

