Devant l'œuvre
Ce tableau est une énigme en deux noms. Le titre Eva Prima Pandora — inscrit sur un phylactère dans l'image — superpose deux femmes fondatrices du malheur humain selon deux traditions, l'une biblique (Ève qui cède à la tentation et introduit le péché), l'autre mythologique (Pandore qui ouvre la jarre et libère tous les maux sur le monde). Ces deux femmes ne sont qu'une seule et même figure : une femme nue, allongée, une main posant sur une jarre, entourée de symboles d'eau et de mort. C'est peut-être le premier nu de la peinture française — et il est immédiatement double, immédiatement piégé.
Symbolisme & lecture iconographique
Ève-Pandore cumule deux causes de la souffrance humaine : la désobéissance (le fruit défendu, la jarre ouverte) et la séduction (la beauté qui trouble la raison). En faisant de ces deux figures une seule femme, Cousin dit quelque chose de radical sur la vision masculine du féminin à la Renaissance : la femme est la source du mal, mais elle est aussi la plus belle chose du monde — et c'est précisément pour cette raison qu'elle est dangereuse. L'inscription phylactère en latin est une clé d'interprétation donnée dès l'origine — c'est le peintre lui-même qui oriente la lecture.
Analyse des émotions
La posture de la femme — allongée, le corps tourné vers le spectateur, le visage de profil — est empruntée à la Vénus d'Urbino du Titien (1538). C'est une posture d'abandon, de disponibilité — mais les attributs funèbres (jarre de Pandore, crâne partiellement visible dans l'eau) créent un malaise. Cette femme belle est aussi porteuse de mort. L'émotion que le tableau suscite est celle d'une beauté empoisonnée, d'un désir contaminé par la conscience de la chute.
Secrets & mystères
C'est la seule œuvre peinte attribuée avec certitude à Jean Cousin le Père — l'un des plus grands artistes français du XVIe siècle, dont on sait pourtant très peu. Il était peintre, dessinateur, vitrailliste, tapissier (il dessina les cartons des tapisseries de Saint-Mammès), théoricien (il publia un Livre de perspective en 1560). Mais son catalogue de peintures se réduit à ce seul tableau certain. Mystère absolu de la disparition de son œuvre peint. La femme représentée pourrait être une dame de la cour des Valois — mais laquelle ? L'arrière-plan aquatique avec le château en ruines évoque peut-être la mort d'Henri II (1559) et la fin d'une époque — si la toile date bien de 1549–1550, cette interprétation est anachronique, mais si elle date de 1560–1565...
Le saviez-vous ?
Jean Cousin le Père est souvent confondu avec son fils Jean Cousin le Jeune (v. 1522–v. 1594). Le fils a laissé plus d'œuvres identifiées que le père — une ironie de l'histoire de l'art. La Charité, autrefois attribuée au père et conservée au musée Fabre de Montpellier, est aujourd'hui rendue au fils. Eva Prima Pandora reste donc l'unique tableau certifié du père, ce qui en fait l'une des œuvres les plus précieuses — et les plus solitaires — du patrimoine français.

