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L'église Santa Maria dello Spasimo à Palerme
Dans le quartier de la Kalsa, l'un des plus anciens de Palerme, se dresse une église qui n'a jamais été achevée et qui ne le sera jamais : Santa Maria dello Spasimo. Sa nef, ouverte sur le ciel de Sicile, laisse la lumière tomber directement sur le sol de pierre où un arbre a poussé au fil des siècles. Ce lieu suspendu entre ruine et beauté doit une part de sa renommée à une absence : le grand retable que Raphaël peignit pour lui, Lo Spasimo di Sicilia, ne s'y trouve plus depuis longtemps. Il est conservé, et il faut le dire d'emblée, à des centaines de kilomètres, au musée du Prado, à Madrid. Comprendre le Spasimo, c'est donc lire ensemble une architecture inachevée, un chef-d'œuvre exilé et une histoire mouvementée qui a fait de l'édifice tour à tour couvent, bastion, hôpital et théâtre.
La fondation de l'église et du monastère olivétain
La fondation de Santa Maria dello Spasimo remonte à 1509, à l'initiative d'un notable palermitain, Giacomo Basilicò, qui voulut doter la ville d'un ensemble religieux confié aux moines olivétains — la congrégation bénédictine de Monte Oliveto Maggiore, née en Toscane au XIVe siècle et alors en pleine expansion en Italie. Le vocable choisi, lo Spasimo, renvoie à la douleur de la Vierge : le mot italien désigne l'évanouissement, la défaillance de Marie saisie de souffrance en voyant son fils tomber sous le poids de la croix sur le chemin du Calvaire. Ce thème dévotionnel, très répandu à la fin du Moyen Âge et au début du XVIe siècle, allait donner son sujet au retable commandé peu après.
Le programme prévoyait une église et un monastère à l'échelle de la ferveur du temps. Mais le chantier, mené dans les décennies suivantes, ne fut jamais totalement mené à son terme. Les difficultés matérielles, puis les bouleversements politiques et militaires que connut Palerme dans la seconde moitié du XVIe siècle, interrompirent définitivement une œuvre qui n'atteignit jamais son achèvement prévu.
L'architecture, la nef à ciel ouvert
L'édifice appartient à une période charnière de l'architecture sicilienne, où le vocabulaire tardo-gothique — hérité de la longue tradition catalano-aragonaise de l'île — coexiste avec les premiers éléments de la Renaissance. La nef, vaste et sobre, était scandée d'arcs et bordée de chapelles ; l'abside et certaines travées conservent des voûtes nervurées de tradition gothique, tandis que le dessin d'ensemble annonce déjà une clarté plus rationnelle, propre au nouveau siècle.
Ce qui frappe aujourd'hui, c'est l'absence de couverture. La grande nef n'a jamais reçu, ou a perdu, sa toiture : elle est restée béante, à ciel ouvert. Le sol, les murs et les arcades sont ainsi exposés aux intempéries et à la lumière directe, et la végétation a repris ses droits — un grand arbre s'est enraciné à l'intérieur même de l'espace liturgique, image devenue emblématique du lieu. Cette nef sans toit, mi-architecture mi-jardin, confère au Spasimo une atmosphère singulière, à la fois mélancolique et lumineuse, que peu d'églises de la Renaissance italienne peuvent offrir.
Le retable de Raphaël — Lo Spasimo di Sicilia et son départ pour le Prado
C'est pour cette église que fut commandé à Raphaël l'un de ses chefs-d'œuvre de la maturité, connu sous le nom de Lo Spasimo di Sicilia(en françaisLe Portement de croixouLa Montée au Calvaire), peint vers 1514-1516. Le tableau représente le Christ tombant sous la croix sur le chemin du Golgotha ; au premier plan, la Vierge défaille — c'est le spasimo qui donne son nom à l'œuvre et au lieu. La composition, tendue et dramatique, la richesse des expressions et le paysage en arrière-plan comptent parmi les grandes réussites de la dernière période romaine de l'artiste, celle des années où il dirigeait un atelier considérable.
Il faut le souligner avec force : ce retable ne se trouve plus à Palerme. Le tableau fut envoyé de Rome vers la Sicile pour prendre place dans l'église à laquelle il était destiné. Vasari rapporte l'épisode célèbre d'un naufrage survenu pendant le transport : le navire aurait fait naufrage, mais la caisse contenant l'œuvre aurait été retrouvée intacte, portée par les flots — récit qu'il faut recevoir avec la prudence due aux traditions de ce genre. L'œuvre parvint néanmoins à Palerme et y fut vénérée.
Au XVIIe siècle, sa réputation attira les rois d'Espagne. Le tableau fut acquis pour la couronne — la tradition l'associe à Philippe IV — et emporté en Espagne, où il rejoignit les collections royales et fut longtemps conservé à l'Escorial. Fragile, il fut transféré de son support de bois original sur toile. Il figure aujourd'hui parmi les Raphaël du musée du Prado à Madrid, où on peut le voir. À Palerme, il ne subsiste donc que le souvenir, et le nom, d'un chef-d'œuvre parti pour ne plus revenir.
Les vicissitudes du lieu
L'histoire de l'édifice, une fois le couvent défaillant, est celle d'une longue série de réaffectations. Dans les dernières décennies du XVIe siècle, alors que Palerme renforçait ses défenses, le secteur fut englobé dans les fortifications de la ville : le Spasimo devint un ouvrage militaire, bastion intégré au système défensif. Par la suite, l'ensemble servit de dépôt, puis d'hôpital et de lazaret lors des épidémies de peste qui frappèrent la ville, accueillant les malades derrière ses murs.
Aux siècles suivants, le lieu connut encore d'autres usages : on y aménagea un théâtre — le Teatro dello Spasimo — puis il abrita des institutions de charité et un hospice. Chaque époque a laissé sa marque, superposant sur l'église inachevée les strates d'une longue vie profane. C'est cette accumulation d'usages, plus que la fonction religieuse initiale, qui a façonné le monument tel qu'on le découvre aujourd'hui.
Le Spasimo aujourd'hui, lieu culturel
À la fin du XXe siècle, après une campagne de restauration et de sauvegarde, le Spasimo a été rendu à la vie sous une forme nouvelle, celle d'un espace culturel. Sa nef à ciel ouvert, son acoustique particulière et son atmosphère si évocatrice en ont fait l'un des hauts lieux de la scène musicale palermitaine : concerts, notamment de jazz, expositions et manifestations diverses s'y tiennent régulièrement. Le nom « lo Spasimo » désigne désormais autant ce foyer culturel que l'ancienne église. La ruine s'est ainsi transformée en scène, sans rien perdre de sa poésie : jouer de la musique sous un ciel ouvert, entre des murs Renaissance et un arbre solitaire, résume à lui seul l'esprit du lieu.
Portée
Santa Maria dello Spasimo condense plusieurs histoires en un seul monument : celle d'un projet religieux ambitieux resté inachevé, celle du passage entre gothique et Renaissance en Sicile, et surtout celle d'un dialogue avorté avec l'un des plus grands peintres de la Renaissance. Le lieu porte le nom d'un tableau qu'il n'abrite plus : le visiteur y vient chercher Raphaël et n'y trouve que son absence, tandis que l'œuvre rayonne à Madrid. Cette tension entre présence et disparition, entre pierre et musique, entre ruine et renaissance, fait du Spasimo l'un des sites les plus émouvants du patrimoine palermitain.
Ce qu'il faut voir absolument
- La grande nef à ciel ouvert, sans toiture, envahie par la lumière et par un arbre enraciné à l'intérieur même de l'espace liturgique.
- Les voûtes nervurées et les arcs de tradition tardo-gothique, témoins du langage architectural sicilien du début du XVIe siècle.
- L'abside et les chapelles latérales, qui laissent deviner l'ampleur du projet initial jamais achevé.
- Les traces des réaffectations successives (bastion, hôpital, théâtre), lisibles dans les murs et les aménagements du site.
- L'emplacement pour lequel fut commandé le retable de Raphaël — en gardant à l'esprit que l'œuvre, Lo Spasimo di Sicilia, est aujourd'hui au musée du Prado, et non ici.
- L'ensemble du complesso dello Spasimo dans le quartier de la Kalsa, aujourd'hui espace culturel et scène de concerts.
Infos pratiques
Santa Maria dello Spasimo se situe dans le quartier historique de la Kalsa, à Palerme (Sicile), non loin du front de mer et des jardins du Foro Italico. Le site est accessible à pied depuis le centre historique. Il fonctionne aujourd'hui comme lieu culturel et accueille des événements, concerts et expositions : les conditions d'accès (jours d'ouverture, programmation, éventuelles manifestations) varient selon la saison et l'agenda du lieu. Il est recommandé de vérifier ces informations auprès des sources officielles de la Ville de Palerme ou de l'institution gestionnaire avant toute visite. Rappel essentiel pour les amateurs de Raphaël : le retable Lo Spasimo di Sicilia n'est pas visible sur place ; il est conservé au musée du Prado, à Madrid.
Quiz
1. Pourquoi l'église Santa Maria dello Spasimo porte-t-elle ce nom ?
- Parce qu'elle fut fondée par un pape du nom de Spasimo
- Parce que « spasimo » désigne l'évanouissement et la douleur de la Vierge voyant le Christ tomber sous la croix
- Parce qu'elle fut construite en une seule nuit
2. Où se trouve aujourd'hui le retable de Raphaël commandé pour cette église ?
- Toujours in situ, dans l'église de Palerme
- Au musée du Prado, à Madrid
- Au musée du Louvre, à Paris
3. Quelle caractéristique rend l'église si singulière aujourd'hui ?
- Sa coupole dorée
- Sa nef restée à ciel ouvert, sans toit, envahie par la végétation
- Ses vitraux du XIIIe siècle
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Fiche mise à jour le 17 septembre 2026






