Contes, légendes & anecdotes
Les personnages sculptés dans les poteaux d'angle de la Maison Millière ont longtemps alimenté les suppositions des historiens locaux. L'un d'eux — une figure masculine à longue barbe et expression contemplative — a été identifié à tour de rôle comme un philosophe antique, un apôtre chrétien, un portrait de l'architecte et un autoportrait du propriétaire. La vérité est probablement plus simple : c'est un personnage générique, sculpté par un artisan qui excellait dans l'expression des visages humains. Mais la beauté du personnage laisse entendre une main au-dessus du commun — peut-être un disciple de l'atelier de Claus de Werve, le grand sculpteur dijonnais héritier de Claus Sluter.
Histoire
La Maison Millière est l'un des exemples les plus complets de maison à pans de bois médiévale-Renaissance de Dijon et l'une des maisons les mieux documentées de la ville. Construite en 1483 — à la transition entre le Moyen Âge et la Renaissance — pour un bourgeois dijonnais dont le nom reste incertain (Millière est un nom ultérieur), elle présente une façade à colombages de deux étages en encorbellement progressif, ornée de sculptures dans les poteaux et les sablières (pièces de bois horizontales). Les personnages sculptés dans les poteaux d'angle — figures humaines expressives, grotesques, animaux fantastiques — sont parmi les plus beaux exemples de la sculpture sur bois dijonnaise de la fin du XVe siècle. La maison est aujourd'hui un restaurant-salon de thé dont la terrasse envahit la rue en été, une utilisation contemporaine d'un édifice médiéval-Renaissance dans le tissu vivant de la ville.
À voir
Récit incarné
Rue de la Chouette, Dijon. La rue qui longe le chevet de l'église Notre-Dame, avec la chouette de Pierre sculptée dans le contrefort (que les Dijonnais touchent pour porter bonheur depuis le XVe siècle). Et dans cette rue chargée de symbolique, la Maison Millière — sa façade de bois noir et de plâtre blanc, ses étages en encorbellement, ses sculptures dans les poteaux.
- Bourgogne ducale. Charles le Téméraire est mort six ans plus tôt (1477), et Louis XI a incorporé le duché à la couronne française. Dijon est une ville en transition politique — elle a perdu son duc, elle a gagné un roi. La Maison Millière est construite dans ce moment de bascule — encore dans la tradition constructive bourguignonne médiévale, mais annonçant par ses sculptures une liberté d'expression qui sera caractéristique du XVIe siècle.
Aujourd'hui, c'est un restaurant. Des touristes mangent de la moutarde de Dijon dans une maison de 1483. La continuité est belle — une maison de bourgeois du XVe siècle, toujours habitable, toujours vivante. La Renaissance ne demande pas de muséification.
Lecture architecturale
La Maison Millière est construite selon la technique du pan de bois (colombages) — structure portante de chêne avec remplages de plâtre et de briques. Les deux étages supérieurs sont en encorbellement progressif — chaque étage déborde légèrement sur le précédent, une technique qui maximise la surface intérieure tout en créant une silhouette inclinée vers la rue. Les poteaux d'angle sont sculptés de figures humaines, d'animaux et de motifs végétaux. Les sablières (pièces horizontales) sont ornées de rinceaux. C'est la tradition sculptée du bois bourguignon — héritière des ateliers de Claus Sluter.
Symboles à observer
1. Les personnages des poteaux : dans les poteaux d'angle, des figures sculptées de 50-60 cm de hauteur. Regardez leurs expressions : certains sourient, d'autres sont graves, d'autres encore sont expressément grotesques. C'est la gamme complète de l'expression humaine, en bois de chêne.
2. L'encorbellement : regardez la silhouette de la façade depuis la rue. Chaque étage déborde légèrement vers l'extérieur — la maison s'incline vers vous. Cette technique permettait d'avoir des pièces plus grandes aux étages qu'au rez-de-chaussée (sans empiéter sur le domaine public au sol).
3. Les rinceaux des sablières : les pièces horizontales entre les étages sont ornées de rinceaux de feuillages en bois sculpté. Cherchez les petits animaux dissimulés dans les feuilles — un lièvre, un oiseau.
4. La chouette de Notre-Dame : à 20 mètres de la Maison Millière, dans le contrefort nord du chevet de Notre-Dame, la chouette de pierre que les Dijonnais touchent depuis des siècles pour porter bonheur. Cherchez-la, et touchez-la de la main gauche — c'est la tradition.
Anecdote mémorable
Claus Sluter (mort en 1406) et ses successeurs avaient créé à Dijon une tradition sculpturale qui fut l'une des grandes écoles de la sculpture européenne du XVe siècle — les figures du Puits de Moïse, les pleurants du tombeau de Philippe le Hardi. Cette tradition rayonna sur tous les artisans de la région. Les sculpteurs de la Maison Millière (1483) étaient peut-être des élèves ou des héritiers de cet atelier. La figure du poteau d'angle — son expression contemplative, sa barbe finement rendue — porte l'empreinte de cette école.
Contexte historique dense
Dijon en 1483 venait de perdre son statut de capitale ducale. Louis XI avait incorporé la Bourgogne à la couronne française en 1477, après la mort de Charles le Téméraire à Nancy. Les artisans dijonnais — charpentiers, maçons, sculpteurs — avaient travaillé pour les ducs pendant un siècle. Ils se trouvaient maintenant à devoir trouver de nouveaux commanditaires dans la bourgeoisie locale. La Maison Millière est l'un des premiers chefs-d'œuvre de cette période de transition — l'art ducal mis au service de la bourgeoisie.
Échos artistiques
Musique : Récit des funérailles de Charles le Téméraire(Philippe Caron, 1477) — la lamentation musicale pour le dernier duc de Bourgogne, mort six ans avant la Maison Millière. Peinture : leRetable du Parlement de Dijonde Jean Malouel (Louvre, v.1400) — l'héritage pictural de la cour ducale bourguignonne. Sculpture : lePuits de Moïse de Claus Sluter (Chartreuse de Champmol, Dijon, 1395-1406) — l'école sculpturale dont les artisans de la Maison Millière étaient les héritiers.
Pour aller plus loin
- Puits de Moïse (Chartreuse de Champmol, Dijon) — à 2 km, le chef-d'œuvre de Claus Sluter.
- Hôtel Chambellan (Dijon, rue des Forges) — à 200 mètres, avec le célèbre cep de vigne en spirale.
- Hôtel de Vogüé (Dijon, rue de la Chouette) — à 50 mètres, le grand hôtel particulier Renaissance.




