HitsMap
Hôtel d'Escoville — architecture civile à Caen (14), monument historique (Classé MH)

Monument

Hôtel d'Escoville

1533-1538·Architecture civile·Caen (14)·Classé MH

Contes, légendes & anecdotes

Nicolas Le Valois d'Escoville, qui avait fait fortune dans les draps et les carrières de pierre de Caen (cette pierre calcaire blanche exportée dans tout le nord de la France et jusqu'en Angleterre depuis le Moyen Âge), mourut en 1540 — deux ans seulement après l'achèvement de son hôtel. Il n'en profita presque pas. Ses héritiers vendirent la demeure dès 1578. En 1944, une bombe incendiaire traversa la toiture et ravagea l'intérieur. Les murs de la cour tinrent. La pierre de Caen — la même que celle que Nicolas vendait pour s'enrichir — avait protégé son propre monument.

Histoire

L'hôtel d'Escoville est le chef-d'œuvre de l'architecture civile Renaissance en Normandie et l'un des plus beaux hôtels particuliers du XVIe siècle en France. Construit entre 1533 et 1538 pour Nicolas Le Valois d'Escoville, riche marchand caennais enrichi dans le commerce des draps de Caen et des pierres calcaires locales, il constitue la réalisation la plus accomplie du style Renaissance normand — ce style qui mêle avec une maîtrise exceptionnelle la tradition constructive normande (calcaire de Caen, toits d'ardoise) et le vocabulaire italianisant introduit par les artistes et les traités circulant dans les réseaux marchands du port de Caen. La cour d'honneur est la pièce maîtresse : deux corps de bâtiments à deux niveaux, articulés par des pilastres doriques et ioniques, avec des lucarnes sculptées d'une richesse et d'une fantaisie incomparables — figures mythologiques, atlantes, caryatides, cartouches à enroulements, grotesques. L'hôtel fut sévèrement endommagé lors des bombardements de la Bataille de Normandie (juin-juillet 1944), mais sa façade sur cour a été remarquablement restaurée après-guerre.

À voir

Récit incarné

Place Saint-Pierre, Caen. L'hôtel d'Escoville est là, face à l'église Saint-Pierre dont le clocher Renaissance (XVIe siècle) dresse ses pinacles vers le ciel normand. Deux monuments du même siècle, en dialogue silencieux de part et d'autre de la place.

Entrez dans la cour. Ce qui s'ouvre est stupéfiant. Deux niveaux de façades articulées par des pilastres, et au sommet, des lucarnes — mais quelles lucarnes. Des compositions sculptées qui débordent de figures : atlantes aux muscles saillants supportant des entablements, caryatides drapées, cartouches à enroulements cuivrés, grotesques, médaillons, profils à l'antique. C'est une forêt de sculptures au-dessus d'une façade rigoureusement classique. L'ordre en bas, la fantaisie en haut.

Nicolas d'Escoville avait peut-être vu les hôtels parisiens en construction — l'aile Lescot, l'hôtel Carnavalet. Il avait peut-être feuilleté les traités de Serlio qui circulaient dans les milieux marchands cultivés de Caen. Il avait commandé à des sculpteurs normands de première qualité — des ateliers qui travaillaient aussi pour les châteaux normands — une façade qui serait la plus belle de sa ville. Ils avaient réussi.

Lecture architecturale

L'hôtel d'Escoville est en calcaire de Caen — cette pierre blanche, fine et tendre, extraite des carrières de la région depuis le XIe siècle (elle fut exportée en Angleterre pour construire la cathédrale de Canterbury). La cour d'honneur présente deux niveaux articulés par des pilastres doriques (rez-de-chaussée) et ioniques (premier étage), séparés par un entablement horizontal continu. Les lucarnes du comble constituent le morceau le plus spectaculaire : chacune est une composition autonome, différente des autres, mêlant figures humaines (atlantes, caryatides), motifs ornementaux (cartouches à enroulements, grotesques) et architectures miniatures (frontons, colonnes, arcs). C'est le style 'maniériste normand' à son apogée.

Symboles à observer

1. Les atlantes des lucarnes : cherchez les figures masculines musclées qui supportent les entablements des lucarnes. Ce sont des atlantes — Atlas portant le monde, transposé en décoration architecturale. Chaque atlante a une expression différente : effort, résignation, fierté.

2. Les caryatides : les figures féminines drapées qui encadrent certaines lucarnes. Ce sont les sœurs grecques des atlantes — les filles de Karyai qui soutiennent les entablements de leurs têtes. Jean Goujon avait mis des caryatides au Louvre (1550) — l'atelier normand en avait connaissance.

3. Les cartouches à enroulements : dans les frontons des lucarnes, des cartouches — cadres en forme de parchemin roulé à ses extrémités, prêts à recevoir une inscription. C'est le vocabulaire maniériste par excellence : l'ornement qui imite la feuille de papier frisée.

4. Les pilastres superposés : au rez-de-chaussée, des pilastres doriques sobres. Au premier étage, des pilastres ioniques plus ornés. C'est la progression vitruvienne — la hiérarchie des ordres qui exprime la hiérarchie sociale de l'espace (le bas plus public, le haut plus privé).

Anecdote mémorable

Dans la nuit du 6 au 7 juin 1944, des bombes alliées destinées à neutraliser les défenses allemandes de Caen touchèrent le centre-ville. L'hôtel d'Escoville, transformé en caserne par les Allemands, fut atteint par une bombe incendiaire qui traversa la toiture. Le lendemain matin, les façades sculptées de la cour tenaient encore — noircies par la fumée, craquelées par la chaleur, mais debout. La pierre de Caen avait résisté là où les bois, les plâtres et les ardoises avaient brûlé. Les restaurateurs, arrivés après la Libération, trouvèrent les lucarnes intactes dans leurs décombres partiels.

Contexte historique dense

Caen au XVIe siècle était un centre commercial actif — port fluvial, centre drapier, ville universitaire (l'université avait été fondée en 1432 par les Anglais pendant leur occupation). Nicolas d'Escoville s'était enrichi dans le commerce des draps de Caen (célèbres pour leur finesse) et dans l'extraction et la vente de la pierre de Caen — cette pierre exportée en Angleterre depuis le XIe siècle pour les grandes constructions. Sa fortune lui permit de commander une cour d'hôtel qui rivaliserait avec les meilleures de Paris.

Échos artistiques

Musique : Chansons de la cour normande— Claude Le Jeune, né en Normandie (Valenciennes, mais actif en Normandie), contemporain de la construction. Peinture : les gravures de Jacques Androuet du Cerceau (Les Plus Excellents Bâtiments de France, 1576-1579) qui inventoria et reproduisit les plus beaux édifices de France, dont les hôtels normands contemporains de celui d'Escoville. Architecture : le château de Fontaine-Henry (14, 15 km) — avec ses lucarnes Renaissance spectaculaires, le modèle régional dont s'inspirèrent les ateliers normands.

Pour aller plus loin

  • Abbaye aux Hommes et Abbaye aux Dames (Caen) — les deux abbayes romanes de Guillaume le Conquérant.
  • Mémorial de Caen — le musée de la Seconde Guerre mondiale et de la Bataille de Normandie.
  • Château de Fontaine-Henry (14, 15 km) — les lucarnes Renaissance les plus spectaculaires de Normandie.

Pour aller plus loin

Œuvre Renaissance associée
Gaillarde pour guitare
Adrian Le Roy · c.1529–1589

Hôtel d'Escoville (1533-1538) à Caen, chef-d'œuvre de la Renaissance normande. Adrian Le Roy, éditeur parisien d'origine normande (Montreuil-sur-Mer, Pas-de-Calais, région voisine), publie des pièces instrumentales contemporaines du chantier. Sa Gaillarde pour guitare, élégante et technique, convient à cet hôtel de la grande bourgeoisie caennaise.

Lire l'explication complète de l'œuvre →