Contes, légendes & anecdotes
La fontaine du Griffon est liée à une légende de fondation de Besançon : Hercule, lors de ses travaux, aurait abattu un griffon monstrueux qui terrorisait la plaine. Du sang de la bête jaillit une source — l'origine de l'eau de Besançon. Cette légende, inventée au Moyen Âge pour donner à la ville une origine héroïque, fut réactivée au XVIe siècle quand les humanistes bisontins (comme Gilles de Gilles, historiographe de Charles Quint) cherchèrent dans l'Antiquité des racines nobles pour leur cité. Le griffon de bronze de la fontaine de 1549 est ainsi l'héritier d'un griffon légendaire tué par Hercule deux millénaires plus tôt — la Renaissance recyclant le mythe au service de l'identité civique.
Histoire
La fontaine du Griffon de Besançon est l'une des plus anciennes fontaines monumentales Renaissance de Franche-Comté et le plus beau témoignage de l'architecture hydraulique publique de la période hispano-comtoise. Construite entre 1549 et 1553 sur la Grande Rue de Besançon — la principale artère de la cité — elle fut érigée pour célébrer la réorganisation de l'adduction d'eau de la ville sous Charles Quint. La fontaine présente un édicule en calcaire à colonne centrale ornée d'un griffon en bronze — animal fabuleux mi-aigle mi-lion — qui crachait l'eau dans un bassin circulaire. Le griffon, emblème de la puissance et de la vigilance, était l'animal héraldique de la ville de Besançon depuis le Moyen Âge. La fontaine fut plusieurs fois remaniée et restaurée au cours des siècles, mais conserve l'essentiel de sa composition originale Renaissance.
À voir
Récit incarné
Grande Rue de Besançon. L'artère principale de la ville en presqu'île — celle qui court du nord au sud dans la boucle du Doubs, de la Porte Rivotte à la Porte Battant. Des bâtiments qui datent du XVIe au XVIIIe siècle se succèdent. Et au milieu de la rue, la fontaine du Griffon.
C'est une fontaine à l'échelle humaine — pas une fontaine monumentale qui écrase la rue, mais un objet architectural intégré dans la vie quotidienne. La colonne centrale porte son griffon de bronze, les gueules ouvertes (ou fermées — selon les restaurations) vers le bassin. L'eau, autrefois abondante, alimentait les habitants de la rue en eau potable.
Besançon au XVIe siècle était une ville impériale de Charles Quint. Son eau — son réseau de fontaines publiques — était l'orgueil municipal. Une ville sans eau courante n'est pas une ville civilisée. Charles Quint, qui voulait des villes bien administrées dans son empire, avait financé la réorganisation de l'adduction d'eau bisontine. La fontaine du Griffon était la vitrine de cette modernisation.
Le griffon de bronze regarde toujours la Grande Rue. Il a vu passer les soldats de Louis XIV (annexion en 1678), les révolutionnaires de 1789, les armées de Napoléon, les Allemands de 1940, les libérateurs de 1944. Il regarde maintenant les touristes et les Bisontins du XXIe siècle avec la même neutralité de bronze.
Lecture architecturale
La fontaine du Griffon est un édicule à colonne centrale en calcaire de Franche-Comté (calcaire gris à grain moyen). La colonne est ornée de moulures et d'un chapiteau composite sur lequel se dresse le griffon en bronze. Le bassin circulaire est bordé d'une margelle de calcaire moulurée. Des chaînes de bronze reliaient autrefois le griffon aux anneaux du bassin — pour éviter que les habitants ne le volent.
Symboles à observer
1. Le griffon de bronze : l'animal héraldique de Besançon — mi-aigle (la partie supérieure), mi-lion (la partie inférieure). Il symbolise la double puissance — terrestre et céleste — de la cité. Cherchez les détails du modelé — les écailles, les plumes, les serres.
2. L'eau : si la fontaine coule (restaurations), observez comment l'eau sort — de la gueule du griffon, de niches latérales ? Les fontaines Renaissance avaient souvent plusieurs points d'eau pour servir simultanément plusieurs usagers.
3. Le calcaire gris de Franche-Comté : la couleur grise de la pierre bisontine, différente des calcaires blancs de l'ouest ou des calcaires jaunes du sud.
4. Les chaînes de bronze : si visibles, les chaînes ou leurs attaches dans la margelle du bassin — le dispositif anti-vol médiéval qui transformait la fontaine en objet enchaîné.
Anecdote mémorable
Victor Hugo (1802-1885) naquit à Besançon — dans une maison de la Grande Rue, à quelques dizaines de mètres de la fontaine du Griffon. Dans ses Contemplations, il évoque la fontaine de son enfance — sans la nommer explicitement, mais avec assez de précision pour que les chercheurs l'aient identifiée comme la fontaine du Griffon. Le poète des Misérables avait grandi dans l'ombre du griffon de bronze. Sa sensibilité aux symboles — aux animaux héraldiques, aux monuments de pierre — a peut-être ses racines dans ces promenades enfantines Grande Rue.
Contexte historique dense
Besançon sous Charles Quint (1519-1558) était une ville impériale libre — jouissant d'une autonomie politique rare dans l'Europe du XVIe siècle. L'Empereur investissait dans l'infrastructure de ses villes libres — routes, fortifications, adductions d'eau — pour assurer leur loyauté. La fontaine du Griffon (1549-1553) s'inscrit dans ce programme impérial d'aménagement urbain. Elle fut construite pendant la période des grandes guerres contre la France (François Ier, Henri II) — une façon de montrer que l'Empire, même en guerre, pouvait construire de belles choses dans ses villes.
Échos artistiques
Musique : Saltarello(danse italienne, XVIe siècle) — les danses de cour de Charles Quint, entre Flandres et Italie. Peinture :Portrait de Charles Quint de Titien (Prado, 1548) — l'Empereur qui finança indirectement la fontaine. Architecture : le Palais Granvelle (Besançon, 1534-1547) — l'autre grand monument hispano-comtois, construit par le chancelier de Charles Quint.
Pour aller plus loin
- Palais Granvelle (Besançon) — le grand palais Renaissance hispano-comtois.
- Citadelle de Besançon (Vauban, UNESCO) — la forteresse construite après l'annexion française (1678).
- Maison natale de Victor Hugo (Besançon, Grande Rue) — à quelques dizaines de mètres de la fontaine.




