
Hôtel de Vogüé
Dijon · 1604-1614
À propos
Récit incarné
Rue de la Chouette, Dijon. Vous longez le chevet de l'église Notre-Dame — la chouette de pierre sculptée dans le contrefort nord (que les Dijonnais touchent pour porter bonheur, depuis des siècles) vous regarde passer. Puis vous tournez rue Chaudronnerie. L'hôtel de Vogüé surgit : un portail monumental couronné d'un fronton brisé à oreilles, avec son mascaron central — une tête de satyre barbu qui ricane légèrement.
Poussez le portail. La cour d'honneur est d'une perfection tranquille. À gauche, la galerie à sept arcades en plein cintre — les bas-reliefs dans les écoinçons représentent des génies nus porteurs d'attributs (torches, guirlandes, couronnes de laurier). À droite, le corps de logis principal avec ses pilastres doriques et ioniques superposés. Le calcaire oolitique de Bourgogne, ce calcaire blond-crème qui vieillit si bien, capte la lumière de fin d'après-midi et rougit doucement.
Dijon au début du XVIIe siècle était encore la capitale d'une Bourgogne fière de son autonomie — le Parlement bourguignon résistait régulièrement aux ingérences de Paris. Étienne Bouhier, son président, construisait cet hôtel comme un manifeste de dignité provinciale : aussi beau que ce que l'on faisait à Paris, avec la pierre de Bourgogne et les artisans locaux.
Lecture architecturale
L'hôtel de Vogüé est construit en pierre de Comblanchien (calcaire oolitique de la Côte-d'Or), une pierre à grains fins d'une grande régularité qui se prête à la sculpture précise. La façade sur cour présente la superposition canonique des ordres vitruviens : dorique au rez-de-chaussée (galerie à arcades), ionique au premier étage (fenêtres à meneaux encadrées de pilastres à chapiteaux à volutes). La galerie du rez-de-chaussée est la partie la plus ornée : sept arcades en plein cintre portées par des piliers rectangulaires, avec des bas-reliefs dans les écoinçons (espaces triangulaires entre les arcs). Le comble brisé à lucarnes sculptées coiffe l'ensemble dans une tradition architecturale bourguignonne.
Symboles à observer
1. Le mascaron du portail : au centre du fronton brisé, un visage de satyre barbu. Le satyre — figure de la mythologie grecque, mi-homme mi-bouc — est le symbole de la jouissance de la vie, de la liberté, de l'esprit débridé. Un choix iconographique libre pour un président de Parlement.
2. Les génies des écoinçons : dans les espaces triangulaires entre les arcades, de petits génies nus (des anges sans ailes, ou des putti) portent des torches, des guirlandes, des couronnes de laurier. Ce sont des allégories de la Gloire, de la Victoire, du Mérite — programme symbolique d'un magistrat qui voulait une maison à la hauteur de sa carrière.
3. Les chapiteaux ioniques : au premier étage, les chapiteaux à volutes en spirale. Cherchez la face avant de chaque chapiteau — certains ont des mascarons à l'emplacement de la volute inférieure, un détail fantaisiste.
4. Le comble brisé : la toiture à deux pentes brisées est le 'comble à la mansard' avant Mansart — une tradition bourguignonne qui précède la mode parisienne. Les lucarnes qui percent ce comble ont leurs propres frontons sculptés.
Anecdote mémorable
En 1712, l'abbé Jean-Baptiste Dubos — futur auteur des Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1719), le premier traité d'esthétique moderne — séjourna plusieurs semaines à Dijon et consulta la bibliothèque Bouhier à l'hôtel de Vogüé. Il y lut des manuscrits médiévaux, des traités d'architecture, des recueils de peinture. Ces lectures nourrirent directement son traité, qui posa les bases du jugement de goût comme phénomène culturel et sensoriel. L'hôtel de Vogüé est dans la généalogie intellectuelle de l'esthétique européenne.
Contexte historique dense
Dijon au début du XVIIe siècle (1604-1614, dates de construction) vivait une période de normalisation après les guerres de religion — Henri IV avait pacifié le royaume, l'Édit de Nantes (1598) avait garanti la paix religieuse. Le Parlement de Bourgogne, dont Étienne Bouhier était président, était l'institution centrale de la province — chargée d'enregistrer les édits royaux (et parfois de les bloquer par des 'remontrances'). Construire un hôtel de cette qualité à cette date, c'était affirmer la continuité de l'élite parlementaire bourguignonne au moment même où Louis XIII commençait à centraliser le pouvoir royal.
Échos artistiques
Musique : Fantaisies à 3 partiesde Eustache du Caurroy (1610) — le maître de la polyphonie française au tournant du XVIIe siècle, contemporain de la construction. Peinture : leRetable du Parlement de Dijon de Jean Malouel (v.1400, Musée du Louvre) — l'héritage artistique de la cour des ducs de Bourgogne dans laquelle s'inscrivait encore l'élite dijonnaise du XVIIe siècle. Architecture : le Palais des Ducs et des États de Bourgogne (Dijon) — à 200 mètres, la grande référence architecturale locale.
Pour aller plus loin
- Palais des Ducs et des États de Bourgogne (Dijon) — à 200 mètres, avec sa tour de Bar (XIVe s.) et sa façade classique.
- Hôtel Chambellan (Dijon, rue des Forges) — hôtel particulier gothique-Renaissance du XVe siècle.
- Beaune (20 km) — l'Hôtel-Dieu (1443) et ses cuisines Renaissance, chef-d'œuvre bourguignon.
Localisation
47.3213, 5.0432 · Dijon


