Devant l'œuvre
Rosso Fiorentino, 'le Roux florentin', est l'un des personnages les plus fascinants et les plus mystérieux de la Renaissance. Arrivé à Paris en 1530 sur invitation de François Ier, il devint le maître absolu du décor de Fontainebleau, inventant avec le Primatice le style maniériste français. Cette Pietà est la seule peinture de grande qualité attribuée avec certitude à Rosso en France — commandée par Anne de Montmorency pour la chapelle de son château d'Écouen. Le Christ mort occupe toute la surface de la toile, horizontal, les bras écartés dans un écho de la Croix. Autour de lui, les pleurants — Marie, Madeleine, saint Jean — sont comprimés dans un espace qui semble trop petit pour eux.
Symbolisme & lecture iconographique
Les bras en croix du Christ couché reproduisent la Croix dans la Déposition — l'instrument du supplice réapparaît dans la mort même. La Madeleine aux pieds du Christ 'avec ses vêtements très raffinés et sa coiffure élaborée' (selon le commentaire du Louvre) est une paradoxe iconographique : la pécheresse repentie, la femme qui fut la plus belle, est représentée dans toute sa beauté même ici. Le voile rouge vif de la femme au fond est une tache de couleur agressive — comme une blessure dans la composition.
Analyse des émotions
La Pietà de Rosso est une œuvre de violence à peine contenue. La douleur de Marie — ses bras écartés qui 'revivent le martyre de la crucifixion' selon le commentaire du Louvre — est représentée non pas avec des larmes et un visage défait, mais avec un mouvement du corps entier, désespéré et digne à la fois. C'est la douleur des gens qui ne crient pas, qui portent leurs souffrances comme on porte une armure. Le Christ lui-même est d'une pâleur de cire — sa beauté est intacte dans la mort, ce qui rend le tableau encore plus douloureux.
Secrets & mystères
Les rayons X ont révélé une composition initiale différente sous la couche de peinture visible : dans la version primitive, le corps du Christ et saint Jean étaient disposés différemment. Rosso a corrigé et repris — signe que cette œuvre fut mûrement travaillée. La mort de Rosso elle-même est un mystère : mort à 46 ans à Fontainebleau en 1540, Vasari rapporte qu'il s'est empoisonné lui-même après avoir faussement accusé son ami Francisque d'avoir volé de l'argent dans sa maison, puis avoir réalisé son erreur. Mais rien ne prouve ce suicide. On a aussi pensé à un empoisonnement par un ennemi jaloux à la cour. Sa disparition soudaine laissa le programme décoratif de Fontainebleau aux mains du seul Primatice.
Le saviez-vous ?
Rosso Fiorentino était le contemporain exact de Pontormo, tous deux élèves d'Andrea del Sarto à Florence. Là où Pontormo resta ancré à Florence toute sa vie, Rosso voyagea — Rome, Venise, Arezzo — avant de rejoindre Paris. Les deux amis avaient développé un maniérisme florentin de la couleur et du mouvement qui fascina les Français mais qui n'avait pas de précédent en France. L'arrivée de Rosso à Fontainebleau en 1530 fut le big bang de la Renaissance française.

