Devant l'œuvre
Approchez-vous : vous êtes devant l'un des grands peintres du XVᵉ siècle, Konrad Witz, et devant l'un des joyaux de la collection de primitifs de Dijon. Ce panneau raconte une légende médiévale. L'empereur Auguste hésite : doit-il accepter d'être adoré comme un dieu ? Il consulte la Sibylle de Tibur, une prophétesse de l'Antiquité. Et elle lui montre, dans le ciel, une apparition de la Vierge et de l'Enfant — car c'est le jour de la naissance du Christ. Auguste comprend alors qu'un être plus grand que lui vient de naître, et renonce à se faire diviniser. Mais regardez bien : la vision, elle, a disparu. Elle était peinte sur le fond d'or et s'est effacée avec le temps. Il ne reste que ce geste, essentiel : l'empereur lève la main devant ses yeux, ébloui par une lumière que l'on ne voit plus. Tout le sens de l'œuvre tient dans cette main. Observez enfin la façon de peindre : ces personnages ont un poids extraordinaire, ils semblent taillés dans la pierre, leurs vêtements tombent comme une sculpture, leurs visages sont presque des portraits. C'est cela, la révolution de Witz — faire entrer dans la peinture la réalité matérielle du monde, le poids des corps, la vérité des étoffes, dix ans avant son fameux paysage du lac Léman, le premier paysage exact de toute la peinture. Prenez enfin un instant pour imaginer ce panneau à sa place d'origine : il n'était pas isolé, il faisait partie d'un grand retable de douze scènes, démembré depuis des siècles et aujourd'hui éparpillé entre Bâle, Dijon et Berlin. Ce que vous avez sous les yeux est un fragment, rescapé d'un ensemble dispersé — et c'est tout un pan de l'art du XVᵉ siècle germanique qui tient dans ce seul panneau.
Histoire de l'art — Contexte & Singularité
Konrad Witz occupe une place décisive dans l'histoire de la peinture du XVᵉ siècle au nord des Alpes. Actif à Bâle, où il entra dans la corporation des peintres en 1434 et acquit la bourgeoisie l'année suivante, il appartient à cette génération qui, parallèlement aux grands Flamands — Jan van Eyck, Robert Campin —, délaissa les conventions idéalisantes et linéaires du gothique international pour une représentation plus directe et plus matérielle du monde. Sa manière se reconnaît à la monumentalité de figures lourdes et stables, au traitement des drapés comme des volumes sculptés, et à une observation attentive de la lumière, des matières et de l'espace. Le Retable du Miroir du Salut, dont provient le panneau de Dijon, illustrait par séries de scènes vétérotestamentaires et légendaires les préfigurations du salut chrétien, selon le schéma des « miroirs » médiévaux qui lisaient l'Ancien Testament comme l'annonce du Nouveau. L'apport le plus célèbre de Witz à l'histoire de l'art se situe une dizaine d'années plus tard : en 1444, il peint, pour un retable de la cathédrale Saint-Pierre de Genève, La Pêche miraculeuse, où il figure le lac Léman vu de Genève avec les montagnes du Salève, du Môle et des Alpes exactement reconnaissables — ce qui en fait l'un des premiers paysages géographiquement identifiables de la peinture occidentale, un véritable portrait d'un lieu réel. Le panneau de Dijon, antérieur d'une décennie, annonce déjà cette obsession du réel par la précision illusionniste des vêtements et la présence physique des personnages, et témoigne de la naissance, dans l'aire rhénane et suisse, d'un art profondément attentif au monde visible, bientôt relayé par Martin Schongauer puis Dürer.
Symbolisme & lecture iconographique
L'apparition de la Vierge et de l'Enfant à l'empereur Auguste relève de la pensée médiévale de la préfiguration et de la concordance entre histoire païenne et histoire sacrée. Dans cette perspective, un épisode de l'histoire romaine « annonce » ou confirme la venue du Christ : au moment même de la Nativité, le maître du monde antique reçoit la révélation qu'un roi plus grand que lui vient de naître. Le renoncement d'Auguste aux honneurs divins devient alors une reconnaissance implicite de la supériorité du Christ sur toute puissance terrestre, déclaration théologique d'autant plus forte qu'elle est placée dans la bouche et le geste du plus illustre des empereurs, celui-là même sous le règne duquel naquit le Christ selon l'Évangile de Luc. La Sibylle de Tibur, prophétesse païenne, joue ici le rôle que la tradition chrétienne accordait aux sibylles : voix de l'Antiquité annonçant, hors de la révélation biblique, la vérité chrétienne — raison pour laquelle elles figurent, aux côtés des prophètes de l'Ancien Testament, dans l'imagerie de l'Église, jusqu'au plafond de la chapelle Sixtine. La lumière intense qui éblouit l'empereur, et contre laquelle il protège ses yeux, symbolise l'irruption du divin dans le monde : elle manifeste que la vision excède les capacités du regard humain, incapable de soutenir l'éclat du surnaturel. Le fond d'or, support traditionnel de l'apparition aujourd'hui effacée, désignait l'espace céleste, lieu du sacré par-delà l'espace terrestre où se tiennent les deux figures. L'ensemble articule ainsi histoire antique, prophétie et révélation dans une même image, résumant la conception médiévale d'une histoire tout entière orientée vers le Christ.
Analyse des émotions
Ce qui frappe d'emblée, c'est la présence physique des deux figures. Les personnages de Witz ne flottent pas dans l'abstraction dorée du gothique : ils pèsent, ils occupent l'espace, leurs corps semblent faits de pierre autant que de chair, leurs vêtements retombent comme des drapés sculptés. De cette solidité naît une impression de réalité tangible, presque troublante pour l'époque, comme si l'on pouvait toucher les étoffes et sentir le poids des corps. Le geste de l'empereur, la main levée devant les yeux, concentre toute la charge émotionnelle de la scène : il dit l'éblouissement, le saisissement devant une apparition que l'on ne peut soutenir du regard. L'émotion n'est pas celle d'un récit mouvementé, mais celle d'un instant suspendu de révélation, où deux êtres de chair se trouvent confrontés au surnaturel et en demeurent comme pétrifiés.
Secrets & mystères
Le panneau a perdu une part de sa lisibilité : la vision de la Vierge et de l'Enfant, jadis peinte sur le fond d'or, a été effacée, de sorte que le sujet ne se devine plus que par le geste de l'empereur se protégeant d'une lumière disparue. L'œuvre est un fragment d'un vaste retable démembré, le Retable du Miroir du Salut, exécuté vers 1435 pour l'église Saint-Léonard de Bâle et aujourd'hui dispersé entre Bâle, Dijon et Berlin ; la reconstitution de son programme d'origine et de l'ordonnance de ses panneaux demeure un sujet d'étude pour les historiens. La précision illusionniste des vêtements et la solidité presque sculpturale des figures, exceptionnelles pour la date, rapprochent Witz des grands Flamands et font de lui un pionnier isolé du réalisme germanique, dont l'œuvre conservée est rare et précieuse. L'identité même du peintre, longtemps incertaine, n'a été restituée que par le travail des historiens à partir des rares panneaux signés ou documentés.
Le saviez-vous ?
La collection de primitifs suisses et rhénans du musée de Dijon est l'une des plus importantes conservées hors de Suisse et d'Allemagne. Elle résulte de collectes menées au XIXᵉ siècle, à une époque où ces œuvres médiévales, encore peu estimées, circulaient en nombre sur le marché de l'art alsacien et rhénan, avant que leur redécouverte ne les rende recherchées. C'est ainsi que deux panneaux du Retable du Miroir du Salut de Konrad Witz, démembré depuis longtemps, échouèrent à Dijon, tandis que neuf autres restaient à Bâle et un gagnait Berlin — un grand retable bâlois du XVᵉ siècle aujourd'hui éclaté entre trois villes et deux pays, que seules les études savantes permettent de recomposer en pensée.



