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Le Duomo de Côme
Peu d'édifices lombards racontent aussi clairement le passage d'un monde à l'autre. Le Duomo de Côme, la Cattedrale di Santa Maria Assunta, s'élève au bord du lac comme une longue nef commencée dans la grammaire du gothique tardif et achevée dans la lumière neuve de la Renaissance. Sa façade de marbre, ses portails ouvragés et ses fenêtres à décor sculpté forment un manifeste : ici, les tailleurs de pierre lombards, héritiers d'une tradition médiévale, se sont approprié le vocabulaire ornemental venu de Florence et de Milan pour composer une œuvre où les deux âges dialoguent sans se contredire. On y entre par une façade Renaissance pour cheminer sous des voûtes gothiques et déboucher, au fond, dans un transept et une abside que domine, bien plus tard, une coupole baroque. Cette stratification — chaque siècle ajoutant sa page sans effacer la précédente — fait du Duomo un livre ouvert de l'architecture italienne, et l'un des monuments les plus attachants de la Lombardie.
La cathédrale entre gothique et Renaissance
La construction de la cathédrale actuelle aurait débuté vers la fin du XIVe siècle, remplaçant un édifice roman plus ancien dédié à sainte Marie. Le chantier, mené sur plusieurs générations, adopta d'abord le plan et l'élévation du gothique lombard : nef ample flanquée de bas-côtés, piliers robustes, voûtes d'ogives. Mais la lenteur même du chantier, qui se prolongea jusqu'au tournant du XVIe siècle et bien au-delà, explique la richesse de son langage. Lorsque les campagnes de la façade et du transept s'ouvrirent, la Renaissance avait déjà gagné l'Italie du Nord, portée notamment par le chantier voisin de la chartreuse de Pavie et par l'exemple milanais. Les maîtres d'œuvre de Côme surent tirer parti de cette transition : ils conservèrent la silhouette verticale héritée du gothique tout en habillant l'édifice d'un décor sculpté d'une finesse toute nouvelle. Le résultat n'est pas un compromis maladroit mais une synthèse assumée, où pinacles et rosaces côtoient rinceaux, médaillons et figures traitées à l'antique.
Les frères Rodari et la façade
L'âme sculptée du Duomo revient à une dynastie d'artistes lombards : les frères Rodari, originaires de Maroggia, sur le lac de Lugano. Tommaso Rodari, sans doute le plus doué et le plus inventif, aurait dirigé une part essentielle du décor à partir des dernières décennies du XVe siècle, épaulé par ses frères Giacomo et Bernardino. On leur attribue la magnifique façade de marbre, ses portails et une grande partie de la sculpture ornementale. La Porta della Rana — la « porte de la grenouille », ainsi nommée d'un batracien discrètement niché dans son décor — passe pour l'un de leurs morceaux de bravoure : encadrements couverts de feuillages, de putti, de médaillons et de scènes finement ciselées, où l'observation naturaliste de la Renaissance s'épanouit. La façade principale, avec sa grande rose et son portail central richement encadré, déploie une profusion de niches, de statues et de reliefs qui témoignent d'un art de la transition parvenu à sa maturité. Les Rodari y montrent une virtuosité de tailleurs capables de faire chanter le marbre.
Les statues des Pline et l'humanisme
Le trait le plus singulier de cette façade tient à deux statues qui encadreraient le portail principal : celles de Pline l'Ancien et de Pline le Jeune, tous deux enfants de Côme dans l'Antiquité. Voir deux auteurs latins païens — un naturaliste mort à Pompéi, un épistolier et magistrat — trôner sur le seuil d'une cathédrale chrétienne est un fait rare, presque une audace. Il signe l'esprit humaniste de la Renaissance, qui réconciliait la gloire antique et la foi, et qui revendiquait fièrement les grands hommes d'une cité. Pour Côme, honorer ses deux Pline sur son église majeure, c'était affirmer une continuité entre la splendeur romaine de la ville et sa dignité présente. Ces figures, protégées sous de délicats édicules sculptés, disent mieux qu'un long discours combien la culture savante avait pénétré jusque dans le programme d'un édifice religieux. Elles font du Duomo un témoin précieux de l'alliance entre dévotion et lettres antiques.
L'intérieur : tapisseries et retables
Passé le seuil, l'intérieur prolonge cette rencontre des styles. La nef gothique, haute et solennelle, s'anime d'un ensemble d'œuvres où la Renaissance tient une place de choix. Le Duomo conserverait une remarquable série de tapisseries anciennes, tendues aux grandes fêtes, tissées d'après des cartons de la Renaissance et des époques suivantes, qui comptent parmi les fiertés de la cathédrale. Plusieurs retables et tableaux d'autel attribués à des peintres lombards de la Renaissance ornent les chapelles, notamment des œuvres rattachées au milieu de Bernardino Luini et de Gaudenzio Ferrari, maîtres de la peinture nord-italienne du XVIe siècle. Le mobilier sculpté, les stalles et les autels complètent cet écrin. On y perçoit la même logique qu'à l'extérieur : un cadre médiéval qui accueille, sans rupture, les formes et les couleurs d'un art nouveau. La visite se fait ainsi lecture, chapelle après chapelle, d'un patrimoine accumulé au fil des siècles.
La coupole baroque à distinguer
Un dernier élément mérite d'être clairement mis à part pour ne pas fausser la lecture Renaissance de l'édifice : la grande coupole qui couronne la croisée du transept. Elle est un ajout bien postérieur, réalisé au XVIIIe siècle, que la tradition attribue à l'architecte Filippo Juvarra, l'un des grands noms du baroque tardif piémontais. Sa silhouette élancée, visible de loin sur les toits de Côme, appartient à un tout autre esprit que la façade et son décor : elle relève du théâtre baroque, non de la mesure Renaissance. Il importe donc de ne pas confondre ces registres. Le transept et l'abside, en revanche, conservent des dispositions de la Renaissance, cohérentes avec le décor des Rodari. Reconnaître la coupole comme une strate à part, ni gothique ni Renaissance, permet d'apprécier chaque époque pour ce qu'elle apporte et de mieux goûter la richesse d'un monument construit sur plus de quatre siècles.
Portée
Le Duomo de Côme dépasse le simple intérêt local. Il figure parmi les cathédrales italiennes qui illustrent le mieux la transition du gothique tardif à la Renaissance, un moment charnière trop souvent négligé au profit des chantiers purement florentins. Son décor sculpté place les frères Rodari, et Tommaso au premier chef, parmi les grands tailleurs de pierre de la Lombardie de la fin du XVe et du XVIe siècle. Les statues des deux Pline en font, par ailleurs, un jalon de l'humanisme septentrional, où la fierté civique et l'admiration de l'Antiquité s'inscrivent dans la pierre d'une église. Pour qui parcourt la région des lacs, la cathédrale offre une leçon d'architecture à ciel ouvert et un rappel que la Renaissance italienne fut aussi une affaire de villes provinciales ambitieuses.
Ce qu'il faut voir absolument
- La façade de marbre et son portail central richement encadré, œuvre maîtresse des frères Rodari.
- Les statues de Pline l'Ancien et de Pline le Jeune encadrant le portail, signature humaniste de l'édifice.
- La Porta della Rana, portail latéral au décor foisonnant, avec sa fameuse grenouille sculptée.
- La nef gothique et le contraste qu'elle offre avec le décor Renaissance des portes et fenêtres.
- Les tapisseries anciennes et les retables Renaissance des chapelles intérieures.
- La coupole de Juvarra, à observer comme un ajout baroque distinct du reste de l'édifice.
Infos pratiques
Le Duomo est avant tout un lieu de culte en activité : la visite se fait dans le respect des offices et du silence. On veillera à une tenue correcte et à la discrétion des appareils photographiques, notamment près des chapelles en prière. La cathédrale se dresse au cœur du centre historique de Côme, à courte distance du lac ; on l'atteint aisément à pied depuis la vieille ville. Horaires et conditions d'accès pouvant varier, mieux vaut se renseigner sur place ou auprès des autorités ecclésiastiques avant la visite. Certaines œuvres, comme les tapisseries, ne sont présentées qu'à des occasions particulières.
Quiz
Quelle famille d'artistes lombards réalisa la façade et le décor sculpté Renaissance du Duomo de Côme ? Les frères Rodari (Tommaso, Giacomo et Bernardino).
Quels deux auteurs latins, enfants de Côme, sont figurés sur la façade de la cathédrale ? Pline l'Ancien et Pline le Jeune.
La grande coupole du Duomo appartient-elle à la Renaissance ? Non : c'est un ajout baroque du XVIIIe siècle, attribué à Juvarra.
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Fiche mise à jour le 17 septembre 2026




